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— Comment as-tu pu laisser mon fils repartir seul ? lança Inebny d’une voix vibrante de colère.
Senna baissa la tête, un éclair de ressentiment au fond des yeux.
— Il insistait. Devais-je lui imposer ma volonté ?
— Ne sois pas impertinent !
— Mon commandant ! s’interposa Bak, qui ne pouvait blâmer le nomade d’être blessé par l’attitude de l’officier. Je comprends que tu sois tourmenté par l’incertitude. Néanmoins, il ne sert à rien de s’en prendre à quelqu’un qui essaie de nous aider.
Le teint violacé, Inebny toisa le guide avec méchanceté.
— Quant à essayer de nous aider…
Des braiments firent écho à son rire ironique, exacerbant sa fureur. Thouti lança à Bak un regard d’excuse pour le comportement de son ami et prit celui-ci par les épaules.
— Viens, Inebny. Laissons Bak et Senna parler ensemble.
Avec autorité, il entraîna son compagnon vers l’enceinte du petit village.
Leurs barges avaient quitté Ouaset la veille de bon matin. Après un trajet rapide, les équipages avaient jeté les amarres contre la rive bourbeuse de Keneh peu avant midi. Les modestes maisons en brique crue semblaient desséchées sous le soleil implacable. Dès que le navire personnel d’Inebny, qui avait suivi les voyageurs, s’était accolé à la poupe de la barge principale, une ribambelle d’enfants s’étaient rassemblés sur le rivage pour assister, bouche bée, à cet événement rarissime.
Thouti et Inebny s’étaient aussitôt mis en quête de Senna, suivis de Bak, d’Imsiba et de Psouro. Ils avaient trouvé le nomade devant la muraille, où le marché hebdomadaire se terminait. Quelques cultivateurs remballaient leurs produits déjà flétris, rassemblaient le menu et le gros bétail n’ayant pas trouvé preneur ; des groupes d’hommes et de femmes bavardaient avec des amis qu’ils ne reverraient pas avant une semaine ou une année. Des tout-petits couraient en riant au milieu des ballots et des paniers, des fruits et des légumes écrasés, près de briques séchant au soleil au pied d’un mur en construction.
Bak fit signe d’approcher à Imsiba et à Psouro, qui avaient préféré rester à l’écart pendant que les deux officiers supérieurs étaient là.
— Je ne tenterai pas d’excuser l’attitude du commandant Inebny, Senna. Lui seul le peut. Pour ma part, je pense sincèrement que tu t’efforces de nous aider.
Le nomade esquissa un bref hochement de tête, signe qu’il comprenait, à défaut d’accorder sa confiance.
— C’est Minnakht qui a décidé de partir seul, lieutenant. Tu dois me croire.
À peine plus âgé que Bak, Senna avait un corps mince aux muscles allongés. Une cicatrice blanche et plissée courait du haut de son épaule droite à son aisselle, comme si on avait voulu lui découper le bras.
— Il avait sûrement ses raisons pour ne pas te prendre avec lui.
— Il n’en a rien dit, déclara Senna en regardant ses mains.
Bak fut certain qu’il éludait la vérité ; à voir l’expression d’Imsiba et de Psouro, ils pensaient de même.
— Tu avais déjà voyagé avec lui. Deux hommes cheminant nuit et jour dans le désert, sans rien de mieux à faire que de lier connaissance. Même s’il n’a pas donné d’explication, tu devais bien savoir, au fond, pourquoi il te laissait ?
Bak laissa la question en suspens, tel un voile que nul hormis Senna ne pouvait lever. Le nomade fut lent à se décider. Enfin, la tête basse, il avoua avec réticence :
— C’est vrai, il avait une bonne raison de ne pas m’emmener. Et je n’en suis pas fier.
— Explique-toi.
Senna affronta le regard de Bak.
— Pendant qu’il visitait les mines de turquoise, je suis tombé malade. Un mets avarié. À son retour, j’étais pâle, amaigri, pas encore rétabli. Il voulait partir sur-le-champ, mais il pensait que je n’étais pas en état de l’accompagner. Il m’a assuré que nous nous retrouverions plus tard. Et je l’ai cru.
— Pourquoi en avoir honte ? s’enquit Imsiba. N’importe qui peut tomber malade.
— Je m’étais engagé à l’accompagner à chacun de ses voyages. Rompre un tel vœu ne se fait pas sans regret.
— C’est lui qui a rompu le vœu, pas toi, souligna Psouro, qui s’appuyait contre le mur, les bras croisés.
— Vous aviez rendez-vous à un endroit précis ? demanda Bak.
— Près d’une source, au pied de la montagne rouge.
Senna s’humecta la lèvre supérieure.
— J’ai attendu là-bas plus d’une semaine, interrogeant tous ceux qui y menaient leurs troupeaux. Personne ne l’avait vu.
— Ça me paraît assez simple, résuma Psouro. Quoi qu’il lui soit arrivé, cela s’est passé entre le port où tu l’as vu pour la dernière fois et cette oasis.
— Entre la mer orientale et la montagne rouge ? Non. Quelqu’un l’aurait vu. Ce n’est pas le cas.
Bak supposait que le désert oriental était aussi sauvage que celui qui s’étendait autour de Bouhen. Néanmoins, les nomades le parcouraient tout entier et ils échangeaient quantité d’informations. Minnakht n’aurait pu aller loin sans être vu. À moins qu’il ait choisi de se rendre invisible.
— A-t-il embarqué seul ?
Le guide se dandina sur ses pieds avec embarras.
— Non. Avec deux pêcheurs que je ne connaissais pas.
— Et lui, les connaissait-il ?
— Il ne l’a pas précisé. Il s’est borné à m’assurer de leur honnêteté.
— Mon fils n’est pas parti vers le monde souterrain, affirma Inebny, planté devant Bak les poings sur les hanches. Il est sain et sauf. Sinon, je le sentirais.
— Senna s’inquiète beaucoup, mon commandant.
— Moi aussi, je m’inquiéterais, riposta l’officier, narquois, si j’avais laissé disparaître l’homme que j’étais payé pour protéger.
Bak ne pouvait rien contre l’agressivité d’Inebny, cependant rien ne l’obligeait non plus à la subir de trop près. Il se réfugia dans un passage étroit entre la cargaison et la rambarde, et s’assit sur un coffre en jonc tressé qui, d’après l’étiquette en terre cuite, contenait du linge appartenant à la maison du commandant Thouti.
Excepté sur les côtés, dégagés pour que l’équipage puisse manœuvrer, la proue était encombrée de hautes piles de coffres, de paniers, de sacs et de ballots. À la poupe, tout aussi chargée, les marins et les passagers s’étaient assis en attendant de reprendre le voyage. Le capitaine, impatient, faisait les cent pas sur le château arrière.
— Il se sent fautif, certes, reprit le policier. Néanmoins, je ne le crois pas responsable de ce qui est arrivé à ton fils. Dans le cas contraire, il aurait disparu, comme lui.
— Bak a raison, approuva Thouti, assis sur les marches du château arrière. Si Senna avait fait du mal à ton fils, il ne serait pas là. Le désert est vaste. Il pourrait s’y cacher jusqu’à ce qu’il meure de vieillesse et d’infirmité.
— C’est un nomade ! bougonna Inebny. Ces gens-là ne connaissent rien à notre déesse Maât, à la loi, l’ordre et la simple décence. Mon fils les aimait comme sa propre famille. Je l’avais pourtant mis en garde. Et plus d’une fois ! Tu veux savoir si je crois que ce Senna l’a abandonné dans la détresse ? Oui, sans l’ombre d’un doute.
Bak savait que le commandant ne changerait pas d’avis. Mais rien ne lui ôterait de l’idée, quant à lui, que Senna redoutait quelque chose. Ou quelqu’un. Inebny, probablement.
— Imsiba, Psouro, qu’en pensez-vous ?
Le grand sergent medjai pesa ses paroles avec soin.
— Je ne me fonde sur rien de concret, mon ami, mais je le crois sincère.
— Il a de quoi se faire du souci, ajouta Psouro, appuyé sur la rambarde. Il n’a pas été payé pour son expédition avec Minnakht et, vu l’attitude d’Inebny, rien ne garantit qu’il le sera un jour.
Assis sur l’herbe dure de la rive, Senna attendait de recevoir les chèvres et les provisions promises, qui se trouvaient encore sur le pont du navire.
— Il serait donc innocent ? demanda Bak.
— Peut-être. Toutefois, si je devais voyager avec lui dans le désert, je ne dormirais que d’un œil.
— Inebny a parfois un caractère impossible, lieutenant, murmura Thouti afin de ne pas être entendu de l’intéressé, qui parlait à son capitaine en haut de la passerelle. Je me demande, d’ailleurs, si l’esprit aventureux de son fils ne trahit pas davantage un besoin de prendre ses distances qu’une curiosité envers ce qui s’étend au-delà de l’horizon. Néanmoins, c’est mon ami. Et je ne vois personne, à part toi, qui ait une chance de retrouver Minnakht.
— Mon commandant…
Thouti leva la main, repoussant toute objection.
— Tu n’as ni épouse ni famille, et d’obligation qu’envers moi. Tu ne laisses aucune besogne en suspens et, à ton retour, ton nouveau poste t’attendra à Mennoufer.
— Chef, je te rappelle que je ne connais pas le désert oriental.
— Un problème facile à résoudre, lieutenant.
La futilité de tout argument et, même si Bak ne voulait pas se l’avouer, le désir de connaître la vérité lui imposèrent silence. Contre la logique même, en dépit des difficultés que présenterait cette enquête, il voulait savoir ce qu’il était advenu de Minnakht, voir le désert à l’orient et les mines de turquoise. L’ombre d’un sourire passa sur les traits d’Imsiba, qui l’observait, lisant dans ses pensées.
Thouti s’approcha de la passerelle d’un pas décidé pour s’entretenir avec Inebny. Après une brève discussion, il fit signe à Bak et aux sergents, descendit la planche avec son ami, puis ils se dirigèrent vers Senna. Les trois hommes les suivirent, perplexes. Le nomade se leva à leur approche et les considéra d’un air méfiant.
— Le lieutenant Bak accepte d’aller dans le désert pour retrouver Minnakht, lui annonça Thouti. Il te prendra comme guide.
— Moi ? fit Senna, stupéfait.
Bak fut d’abord surpris, lui aussi ; puis il songea que ce choix devait paraître évident à son supérieur, aux yeux duquel les solutions simples et rapides étaient toujours les meilleures. Celui-ci poursuivait sans laisser place à la moindre protestation.
— Vous reprendrez le même chemin que la dernière fois jusqu’aux mines de turquoise, en cherchant tout du long des signes de sa présence.
Le nomade secoua la tête avec véhémence.
— Commandant, je veux seulement qu’on me donne mon dû et rentrer chez moi. Je ne conduirai pas un homme qui n’a aucune expérience du désert vers ce qui pourrait être sa mort.
— Tu as perdu mon fils, coupa Inebny. Maintenant, tu vas aider le lieutenant Bak à le retrouver. Tu n’auras les chèvres et les vivres qu’à votre retour.
Le regard de Senna se posa fugitivement sur Bak, puis sur les bêtes dans les enclos à bord.
— Elles sont à moi. Minnakht l’a promis, et toi aussi.
— Non. Elles ne le sont pas – ne te fais pas d’illusion sur ce point –, et elles ne le seront jamais si tu n’emmènes pas le lieutenant Bak dans le désert.
Même Thouti parut choqué par la dureté de son ami.
— Qu’est-ce qui me dit que tu me les donneras lorsque nous reviendrons ? objecta Senna. Tu trouveras peut-être une autre raison de me léser !
— Tu n’as pas le choix, riposta Inebny.
Le visage du guide se ferma, cachant la rage qu’il devait ressentir. L’impuissance du pauvre face à la richesse et au pouvoir.
Bak éprouvait de la compassion pour lui. Il était venu à Keneh se faire payer un travail qu’il avait accompli. Au lieu de quoi il lui fallait tout recommencer et accepter la parole d’un homme qui venait de manquer à sa promesse.
— Je veillerai à ce que tu reçoives ton dû, Senna.
— Merci bien, lieutenant, mais comment m’aideras-tu s’il t’arrive malheur pendant l’expédition ?
— Je n’ai aucunement l’intention de mourir ! assura Bak, avant de s’adresser à Imsiba : Je voudrais emmener les quatre membres de notre compagnie qui connaissent le mieux le désert : Rona, Minmosé, Kaha et Nebrê.
— Puisque tu dois partir, mon ami, tu ne pourrais faire un meilleur choix. J’aimerais t’accompagner. Un lancier te sera peut-être plus utile qu’un homme capable de déchiffrer des empreintes sur le sable.
Bak serra le poignet du sergent.
— J’en serais heureux, mais quelqu’un doit prendre la tête de nos Medjai – quelqu’un qu’ils aiment et respectent. Je ne vois personne de plus apte que toi à me remplacer.
— Emmène-moi, chef, dit en souriant Psouro, qui connaissait Bak presque aussi bien qu’Imsiba. J’ai toujours rêvé de voir le désert oriental.
Bak accepta, soupçonnant qu’il aurait besoin d’aide pour surveiller ses arrières. Hormis Imsiba, nul n’était plus loyal, dévoué et digne de confiance que le sergent Psouro.
Thouti fixa le guide d’un air menaçant.
— Je te préviens, Senna : si, à l’instar de Minnakht, mes hommes ne revenaient pas, mieux vaudrait pour toi disparaître avec eux.
Bak et les cinq Medjai dirent au revoir à leurs amis et, du bord de l’eau, les regardèrent s’éloigner. Se sentant un peu comme des enfants abandonnés, ils tournèrent le dos aux navires qui auraient dû les emmener à Mennoufer et rentrèrent dans Keneh. Les jetons de la garnison qu’Inebny avait donnés à Bak pour se pourvoir du nécessaire leur facilitèrent la tâche. En un rien de temps, ils se trouvèrent en possession de sept ânes, un chacun – le minimum lors d’un périple à travers le désert. Ils achetèrent des provisions et du matériel, de grosses jarres à eau et du foin.
Bak regardait Senna et les Medjai remplir les jarres et les outres en peau de chèvre au puits du village quand Psouro l’appela, de l’autre côté de la petite place.
— Lieutenant Bak ! Viens écouter cet homme.
Évitant un chien blanc occupé à gratter ses puces, Bak s’approcha du sergent et d’un vieillard grisonnant assis sous un sycomore. Ses doigts noueux tressaient du jonc pour fabriquer une sandale, qui irait en rejoindre une autre près de sa cuisse maigre.
— Houy, que voici, m’a parlé de certains bruits qui pourraient expliquer la disparition de Minnakht.
Bak s’accroupit à côté des trois paires de sandales alignées devant l’artisan.
— Qu’as-tu entendu, vieil homme ?
— Une rumeur. De celles qui peuvent causer à celui qu’elles concernent plus d’ennuis qu’il ne s’y attend.
Houy révéla des dents tachées, usées presque jusqu’aux gencives, en un sourire matois que Bak sut fort bien interpréter.
— Je vois que ton couteau a fait son temps ; le métal est tout piqué. Il t’en faudrait un neuf. Avec une belle lame en bronze.
Le vieillard acquiesça avec plaisir.
— On raconte que là-bas, dans le désert, il a trouvé de l’or.
— Il m’en faudra davantage. Avec tous les détails.
— Ils ne manquent pas et ne présagent rien de bon. Des histoires, chacune plus belle que la précédente, qui naissent la nuit dans les lieux de plaisir, quand les hommes sont abrutis par la bière et la cupidité.
— Pour mériter ce couteau, il faut me répéter tout ce que tu as entendu, si douteux que cela paraisse. Je jugerai moi-même de ce qui est crédible ou pas.
Le savetier relata donc une histoire après l’autre. La plupart évoquaient la découverte d’un gisement d’or, sans jamais indiquer où. Bak ne les aurait pas prises au sérieux, n’eût été le danger qu’elles impliquaient pour Minnakht.
Sitôt qu’il eut récompensé le vieux, il retourna près du puits.
— Senna, as-tu entendu dire que Minnakht aurait trouvé de l’or ?
— Le moyen de faire autrement ? À l’instant où j’ai mis les pieds à Keneh, j’ai été assailli de questions. J’ai eu beau jurer que je ne savais rien, personne n’a voulu me croire. Dans ce village, les rumeurs vont et viennent comme des fétus de paille emportés par le vent.
Ils s’éloignèrent de Keneh. À leur gauche, le fleuve et sa plaine cultivée disparaissaient derrière des escarpements de calcaire. Devant eux s’étendait le premier des oueds qui, Bak l’espérait avec ferveur, les conduiraient à Minnakht.
En moins d’une heure, ils laissèrent derrière eux la riche terre noire de la vallée, les champs tapissés de pousses tendres et mouchetés d’oiseaux, pour traverser la dépression stérile qui précédait l’embouchure de l’oued. Un regard à l’immense lit asséché eut raison du scepticisme que Bak avait éprouvé en entendant évoquer les violents orages qui s’abattaient parfois sur le désert, engendrant des fleuves aux rives verdoyantes et grouillantes de vie. D’après Senna, il fallait une heure pour en parcourir la largeur, et il marquait l’aboutissement d’une multitude d’affluents formant un gigantesque système de drainage. La pensée que ses compagnons et lui, simples mortels, traverseraient ce paysage grandiose emplissait Bak d’une crainte révérencielle.
Senna leur fit remonter le canal le plus récent, large de quarante pas et plus profond que l’oued. Le sable compact rendait la marche aisée. Des plantes sans feuillage constellaient le sol, fleurs du désert qui n’attendaient qu’une goutte d’eau pour renaître.
À l’est se découpait un grand tertre érodé, aux contours adoucis par la poussière en suspension. Plus au nord, une longue arête abrupte descendait vers un précipice qui la séparait du tertre. Là-bas, indiqua Senna, se trouvait l’oued qu’ils suivraient durant les prochains jours.
La petite caravane adopta un rythme régulier. Alors que le crépuscule tombait et que la chaleur déclinait, Bak se retrouva près du nomade. Derrière eux, les ânes formaient une file docile menée par Psouro, Rona et Minmosé. Kaha et Nebrê, les plus expérimentés, étaient allés explorer les environs. Les bruits du soir – l’appel d’un oiseau, la conversation des hommes – étaient comme assourdis par le silence écrasant.
Ils discutèrent d’abord de cette expédition, qui les ferait pénétrer dans un environnement de plus en plus rude. Sans officier hautain pour remettre en cause son comportement, Senna se montrait beaucoup plus détendu.
— Je ne sais de Minnakht que ce que son père m’en a dit, expliqua Bak. Naturellement, il me l’a décrit avec l’amour aveugle qu’il voue à son fils.
— Minnakht est un être d’exception, courageux et déterminé. Cela, je te le dis sans réserve.
— On croirait entendre Inebny ! soupira Bak, ironique.
Senna esquissa un sourire.
— Il est l’ami des habitants de ce désert. Ils le connaissent bien et savent qu’il se sent à l’aise parmi eux, sur leur terre. Ils ne comprennent pas qu’il ait pu disparaître ainsi.
— Tu parles des gens d’ici comme si tu n’étais pas des leurs, remarqua Bak.
— Je suis issu d’une tribu qui réside au nord, à de longs jours de marche. De ce côté-ci de la mer orientale, mais en face des mines de turquoise et de cuivre qui appartiennent à Kemet.
Il dut sentir le trouble de Bak, car il précisa en souriant :
— Tu t’interroges, et tu as raison : si je ne suis pas originaire de cette terre, comment puis-je la connaître assez bien pour servir de guide ?
— Je me posais en effet la question.
— Quand j’étais petit, je servais un homme dont le vœu le plus cher était de trouver de l’or. À chaque retour de la saison fraîche, il explorait le désert oriental, s’enfonçant toujours plus loin vers le sud. Son guide, d’une patience et d’une sagesse infinies, m’a transmis son savoir.
— Du fait que tu es étranger…
Bak hésita, ne voulant pas frotter une plaie vive au natron.
— Les nomades de cette région me croient-ils responsable de la disparition de Minnakht ? acheva Senna avec un sourire amer. Pourquoi ai-je passé toutes ces semaines à le chercher, à ton avis ?
Un sifflement résonna au loin. Kaha ou Nebrê signalait que tout était en ordre, de leur côté. Un second sifflement suivit : la réponse de Psouro.
— Combien je regrette d’avoir été trop faible pour retourner avec lui ! reprit le nomade. Pourtant, j’ai tenté de le retenir.
— C’est lui qui en a décidé ainsi.
— Néanmoins, je dois vivre avec mes remords. Si nous le retrouvons sain et sauf, je pourrai réparer. S’il a disparu à jamais… M’en a-t-il voulu de mon absence ? Je n’ai aucun moyen de le savoir, et cela me taraude.
— Que crois-tu qu’il lui soit arrivé ?
— Il a dû être capturé ou, pire, assassiné. Soit par les pêcheurs avec lesquels il a embarqué, soit par des bandits, sur la côte.
Avant de quitter Ouaset, Bak avait questionné un officier habitué à escorter les convois de prisonniers jusqu’aux mines. L’homme lui avait décrit les longues marches entre les points d’eau, les oueds et les montagnes escarpés, la mer immense et ses multiples îles. Comment pouvait-il espérer trouver un homme dans une pareille étendue ?
L’obscurité tomba. L’air fraîchit. Les étoiles brillaient comme du cristal et la lune, pâle demi-cercle, éclairait le sable sous leurs pieds.
Kaha et Nebrê revinrent à la caravane, silencieux comme des chats. Si les ânes n’avaient tourné la tête dans leur direction, il n’aurait pas remarqué les deux hommes qui se laissaient glisser le long de la berge de l’oued. Souriants, ils s’approchèrent pour lui faire leur rapport.
Nebrê était long et mince ; il avait une quarantaine d’années et des cheveux crépus aussi blancs que son pagne. Il planta la pointe de sa lance dans le sable.
— D’autres nous ont précédés, chef. Plus tôt, dans la journée.
— D’après Senna, pourtant, la piste que nous suivons n’est guère fréquentée.
— Peu après vous avoir quittés, nous avons repéré les traces d’une caravane. Sept hommes – quatre pieds nus, deux chaussés de sandales de jonc et un de sandales de cuir –, plus une douzaine d’ânes. Ils marchent sur une route parallèle à la nôtre, à l’est.
— Des sandales de jonc ? réfléchit Bak. Elles ne résisteront pas à ce terrain rocailleux. Ces deux-là n’étaient pas des nomades.
— Non, chef.
Nebrê lança un coup d’œil à Kaha, qui l’approuva d’un murmure, et poursuivit son récit.
— Aux deux tiers du chemin, les empreintes de deux hommes en sandales de cuir et de quatre ânes se mêlent aux premières. Impossible de savoir si le deuxième groupe a rattrapé le premier ou a seulement suivi le même chemin.
— C’étaient aussi des habitants de Kemet ?
— Les nomades vont habituellement les pieds nus, répondit Nebrê, mais certains commencent à porter des sandales de cuir.
— Eh bien ! Nous qui pensions cheminer seuls, voilà que nous formons la queue d’une procession !
— Une procession qui semble éveiller de l’intérêt, ajouta Kaha. Juste avant la nuit, presque en haut de la colline, j’ai encore repéré l’empreinte d’un pied chaussé de cuir.
Plus petit et plus jeune que Nebrê, il était élancé, avec de longs bras et des mains délicates comme celles d’une femme.
— En montant, j’espérais apercevoir ceux qui marchent devant nous. Ils étaient trop loin, toutefois l’empreinte m’a largement récompensé de mes efforts. Elle se trouvait dans un coin abrité qui domine cet oued, si bien qu’elle restait très distincte. Mais quant à savoir de quand elle date, je n’en mettrais pas ma main au feu.
« Minnakht ? se demanda Bak. Non. S’il était à proximité et valide, il se montrerait. Qui sont les autres ? Dommage que nous n’ayons pas pris le temps de nous asseoir à Keneh, et de bavarder avec les gens. Tant pis. Avec de la chance, ils auront fait halte au prochain puits et nous serons bientôt fixés. »
Ce jour-là, les hommes et les bêtes étant encore alertes, ils avancèrent bien et parvinrent à destination avant minuit. Ce puits était le premier de toute une série qui rendait possible le voyage jusqu’à la mer.
Des ânes étaient attachés sous un bouquet de tamaris, à côté de l’eau. Les nouveaux venus ne virent pas de feu de camp et en déduisirent que les autres voyageurs étaient endormis. Décidant de rester à l’écart, ils s’installèrent près d’une rangée d’arbres chétifs qui bordaient le lit asséché, en aval. Mieux valait approcher au grand jour, quand on ne les prendrait pas pour des pillards.
Rona, un jeune Medjai musclé, affligé d’une légère claudication, ramassa des brindilles qui jonchaient le sol autour des arbres. Minmosé, plus trapu et aussi gai que Rona était grave, sifflotait tout bas en préparant un petit feu, où il réchauffa ensuite un repas modeste, mais revigorant, de haricots et d’oignons accompagnés de poisson séché.
Pendant qu’ils se restauraient, un homme sortit de l’ombre, du côté du puits, et avança vers eux sous le clair de lune.
— Bonsoir. Je m’appelle Amonmosé. C’est ma première nuit sur la piste et le sommeil me fuit. Puis-je rester près de vous un moment ?
Bak lui fit signe de s’asseoir. Avec de la chance et la faveur d’Amon, ils allaient apprendre qui les avait précédés dans l’oued.
— Bienvenue dans notre humble…
Il éclata de rire. « Demeure » n’était pas un terme très approprié. Il présenta chacun d’eux et offrit au nouveau venu de partager leur repas. Voyant leurs quelques ânes et leurs modestes réserves, Amonmosé secoua la tête.
— Vous voyagez trop peu chargés pour vous montrer prodigues.
— Tu as déjà traversé ce désert ? l’interrogea Bak.
— Plusieurs fois, mais toujours par la route du sud qu’empruntent les caravanes de notre souveraine. Je ne m’étais encore jamais aventuré aussi loin au nord.
Intrigué, Bak observait le visiteur dans la lumière parcimonieuse du firmament. Amonmosé paraissait plus homme à goûter son confort que la vie dans cette solitude. Il pouvait avoir quarante ans. L’habitude de rire avait creusé des rides au coin de ses paupières et de sa bouche. En dépit de sa corpulence, il s’assit sur le sable avec la souplesse d’un enfant.
— Vous êtes des soldats ? s’enquit-il.
— Nous venons de la frontière sud et nous nous rendons aux mines, de l’autre côté de la mer, répondit simplement Bak.
Il décida de ne pas préciser sa mission et lança un regard appuyé à Senna pour lui indiquer qu’il devait tenir sa langue. Il ne savait rien de ceux qui campaient près du puits, mais le fait qu’une demi-douzaine de voyageurs suivent une route qui passait pour déserte l’incitait à la prudence.
— Qu’est-ce qui t’amène si souvent dans ces parages ?
— Je possède une flotte de pêche, sur ce rivage. Six bateaux, dont j’espère accroître le nombre dans les prochaines années, précisa Amonmosé non sans fierté. Le campement est installé dans une anse, vers le nord, près d’îles où la pêche est particulièrement bonne. Les hommes vivent à la dure, dans des cahutes au toit en feuilles de palmier, mais je veillerai à ce qu’ils soient bien logés d’ici un an.
Psouro jeta des arêtes dans les braises, qui grésillèrent.
— Notre voyage commence à peine et déjà les aliments frais me manquent. Je comprends qu’un ou deux pêcheurs, même en un lieu aussi singulier, trouvent des clients pour leurs prises. Mais six bateaux ?
En riant, Amonmosé écarta des cailloux du sable où il s’était assis et s’installa plus à son aise.
— Nous fournissons du poisson frais au port qui dessert les mines, aux navires de la mer orientale et aux nomades venus de l’intérieur des terres. Quand les mines ferment à la saison chaude et que les effectifs du port sont réduits, nous faisons sécher une bonne partie de notre pêche et approvisionnons les caravanes de passage.
— Les affaires ne s’arrêtent jamais, je vois ! remarqua Bak en savourant la dernière cruche de bière qu’il goûterait avant longtemps.
Amonmosé était loquace et n’avait guère besoin d’encouragement, néanmoins il demanda :
— Puisque tu as coutume de prendre la route du sud, que fais-tu ici ?
— J’ai rencontré un jeune explorateur, voici quelques mois. Il se nommait Minnakht.
S’il remarqua le subit regain d’intérêt du groupe, il n’en montra rien.
— Il a juré qu’il connaissait un itinéraire plus direct entre Keneh et mon camp, qui me ferait gagner du temps. Ce raccourci me permettrait, dans quelques années, d’étendre mes activités en transportant du poisson séché jusqu’à Kemet.
« Acheminer du poisson vers Kemet, alors qu’un fleuve immense passe au cœur du pays ? Autant amener des blocs de pierre dans une carrière ! » pensa Bak.
— Il m’avait assuré que, si je le retrouvais à Keneh, il me montrerait ce chemin. Je suis arrivé le jour dit, j’ai acheté des ânes et des provisions car je m’attendais à partir aussitôt… et puis, j’ai appris qu’il avait disparu.
— Pourtant, tu es venu ? s’étonna Kaha. Tu n’as quand même pas l’intention de traverser le désert tout seul !
— Ce serait de la pure témérité ! renchérit Nebrê en secouant la tête.
— Non, non ! répondit Amonmosé, réfutant cette idée d’un geste de la main. J’ai avec moi un charpentier qui construira des bateaux et des huttes dans mon campement.
— Lui non plus n’a pas l’habitude du désert, souligna Nebrê, réprobateur.
— Tu te méprends. J’ai parcouru assez souvent cette contrée pour savoir qu’on ne voyage jamais sans un bon guide. C’est pourquoi, lorsque j’ai appris qu’un explorateur nommé Ouser comptait suivre avec plusieurs autres un chemin identique à celui de Minnakht, l’idée m’est venue de me joindre à eux. Leur caravane avait quitté Keneh à l’aube, aussi nous nous sommes hâtés. Et nous les avons rattrapés, conclut-il avec un sourire épanoui.
— Tu te fies donc à cet Ouser ? s’enquit Senna.
— D’après les gens de Keneh, il connaît ce désert comme un homme le corps de son épouse. En outre, il a un guide nomade. Mais je ferais mieux de retourner me coucher, dit Amonmosé, se levant et époussetant l’arrière de son pagne. Nous partons de bonne heure demain.
Bak lui dit au revoir et le regarda s’éloigner. L’homme lui paraissait d’un abord agréable, mais cette histoire de flotte de pêche au milieu de nulle part défiait l’imagination.